Le podcast : effet de mode ou porte-voix des questions sociales ?

Le podcast a le vent en poupe : aux Etats-Unis, depuis quelques années déjà, en France, mais aussi en Belgique ! Selon une étude de l’institut Reuters, 26% de la population belge a écouté au moins une fois un podcast sur le mois écoulé. Et du côté de l’associatif, chacun y va de sa série : la Ligue des Droits Humains, la Ligue Bruxelloise pour la Santé Mentale, Vie Féminine, … Le CBCS, lui-même est partenaire des podcasts réalisés dans le cadre de l’Ecole de Transformation Sociale en collaboration avec Alter Echos. Retour sur les origines de ce format pour questionner sa plus-value dans le relais des problématiques sociales.

Eclairage avec Thibault Coeckelberghs, coordinateur des ateliers radio du GSARA, mouvement d’éducation populaire en Belgique. [1]. Par Stéphanie Devlésaver, CBCS asbl, 10/05/2022

CBCS : Thibault Coeckelberghs, en quelques mots, comment définir le podcast ?

A la différence d’une radio de flux dans laquelle les émissions dépendent d’une grille horaire [2], le podcast peut être écouté et réécouté. Il reste continuellement disponible et il nécessite des moyens de productions différents. [3]

Selon vous, d’où vient cet engouement pour ce format audio ?

L’émergence du podcast accompagne selon moi une méfiance envers les médias traditionnels. Il ouvre un espace d’expression et de liberté pour tout un chacun. Il y a ce double mouvement de fatigue, d’une part, du côté des auditeurs face à une télévision qui ronronne, des grilles de programme radio formatés, … ; d’autre part, du côté des journalistes eux-mêmes. La presse n’est pas un secteur qui va bien : il y a de moins en moins de place pour l’ensemble des professionnels, de moins en moins de temps pour créer. Le podcast offre un nouvel espace pour se dire.

C’est donc un nouveau lieu d’écoute et de création pour l’ensemble des personnes qui ne s’y retrouvent plus dans ce que l’espace médiatique actuel offre.

L’argument économique joue aussi : réaliser un podcast coûte nécessairement moins cher !

Construire du son peut paraître moins coûteux, mais il faut se méfier ! Acheter 4 micros et un enregistreur ; inviter 4 experts sur un sujet social et les faire parler entre eux ne suffira pas ! Je mets en garde contre cette illusion dans le cadre des formations données au GSARA. Investir dans un matériel de qualité est indispensable et/ou faire appel à des professionnels nécessite un coût de production… Il faut se donner les moyens sinon on ne sera pas écouté !

Représente-t-il une réelle plus-value pour informer sur les questions sociales ?

Le format podcast permet de travailler sur un sujet en profondeur. Une série podcast peut être découpée en 10 épisodes de 12 minutes, ce qui correspond à un total de 120 minutes d’écoute ! Aujourd’hui, un tel format documentaire dans la presse audiovisuelle sur un sujet social, tel le handicap par exemple, est impensable. Le podcast le permet ! Décliner son sujet en plusieurs épisodes laisse le temps d’explorer la thématique. C’est d’ailleurs le même phénomène que l’on retrouve à travers le succès des séries télévisées : elles permettent d’entrer dans la construction des personnages, dans la complexité d’un sujet. Par exemple, on peut dresser le portrait d’un détenu, raconter son histoire, son passé.

Bref, on peut entrer dans la complexité des choses sans être pressé par le temps, par un producteur, etc. Il faut cependant avoir une idée claire de ce qu’on veut écrire, raconter. Avoir un souci de la narration, du storytelling. Quelle histoire veut-on raconter à travers l’intermédiaire du son ? Ce sont souvent des récits intimes qui nécessitent du temps de construction, mais aussi un art de raconter les histoires, de donner envie d’avoir la suite du récit. Au final, et pour ces différentes raisons, c’est un coût équivalent – en termes d’investissements, que ce soit technique ou humain – que de produire une petite vidéo !

Au final, le podcast, une fausse bonne idée pour le social ?

Certainement pas ! La force associative est d’être en contact direct, quasi quotidiennement, avec des gens et des histoires incroyables à raconter !  Elles sont à la fois empreintes de précarité, d’injustice, mais aussi de luttes sociales ! Pour mettre ces histoires de vie en valeur, il faut trouver ce savant mélange entre les éléments d’information – le combat mené par l’association – et les éléments scénaristiques qui font récit – les histoires de vie.

Autre aspect positif indéniable : se rassembler en équipe – que ce soit entre professionnels du social ou avec des personnes concernées – autour d’un tout nouveau média permet de relancer une dynamique, de faire appel à d’autres formes d’expertises et de savoirs – certains se découvrent une sensibilité au montage, à la rédaction d’un récit – de se mobiliser autour d’un projet commun !

« Quelle histoire veut-on raconter à travers l’intermédiaire du son ? Ce sont souvent des récits intimes qui nécessitent du temps de construction, un art de raconter les histoires »

Thibault Coeckelberghs, coordinateur des ateliers radio du GSARA

Avec les publics les premiers concernés au micro ?

Les publics concernés peuvent s’emparer de n’importe quel média ! Mais cela ne doit pas être un objectif obligatoire pour les associations qui souhaitent se lancer. Personnellement, j’anime des ateliers radio pour le Gsara dont un des objectifs est justement de permettre aux gens de s’emparer d’un média. Je travaille auprès de publics souvent relayés au second plan. A travers des réalisations participatives – comme « A l’Ouest podcast » – mon rôle est de les amener à comprendre les codes d’un média et de les utiliser, voire de les détourner pour faire passer un message, accompagner une lutte sociale ou simplement se représenter au monde. Ce travail d’éducation permanente demande du temps, de l’accompagnement, beaucoup de pédagogie ; et en même temps, il faut pouvoir créer rapidement du contenu pour que ces publics comprennent ce qu’ils sont en train de faire. Le son a cela d’idéal en atelier : on peut très vite réécouter ce qu’on vient d’enregistrer, on peut aussi très facilement recréer des situations fictives et faire appel à l’imaginaire des auditeurs, ce qui est plus compliqué en vidéo.

Le podcast, un outil de transformation sociale ?

Selon moi, le podcast peut participer à changer le monde quand il donne le temps à des voix silencées de s’exprimer. Parce qu’il crée des communautés autour de causes louables qui font avancer la société. La force de ce format, c’est aussi de réunir autour de sujets qui n’ont pas toujours eu la cote tels que le genre, le féminisme, etc. [4] Et leur donner une place, une visibilité ! Il devient alors un outil de lutte. Et parfois très concrètement il fait bouger les lignes. Comme lorsque le podcast « Gardiens de la paix » d’Ilham Maad produit par Arte Radio a permis de révéler l’existence de réseaux de policiers racistes et suprémacistes en France. Ces policiers ont tous été licenciés suite à la diffusion du podcast.

« Le podcast peut participer à changer le monde quand il donne le temps à des voix silencées de s’exprimer. »

Thibault Coeckelberghs, GSARA

Un dernier conseil pour se lancer ?

Si une association a une édition trimestrielle, elle peut très bien envisager d’alléger sa parution au profit d’un podcast. Et se lancer alors à fond dans l’aventure ! Mais qu’elle n’abandonne pas pour autant ses autres outils de communication ! Parce que d’autres formats et outils viendront bien vite éclipser l’engouement pour le podcast. Déjà aujourd’hui, le combat à mener pour être écouté devient plus rude. D’ici deux à trois ans, des formats tels que Twitch [5] auront pris la place.

Ceci dit, dans ces autres formats en émergence, on retrouve aussi cette notion de « faire communauté ». Pourquoi ne pas s’en emparer également ?

Pour en savoir plus :

Quel type d’audience pour le podcast en Belgique ?

Le CIM (Centre d’Information des Médias) a étudié la question en 2019. En Belgique, on parle principalement de jeunes (moins de 45 ans) venant de groupes sociaux élevés (1-2) et ayant un niveau d’éducation supérieur à la moyenne. Et cela est valable aussi bien au sud qu’au nord. Le podcast est particulièrement sélectif chez les jeunes néerlandophones de 12 à 24 ans.

Pour se lancer :

L’Atelier de création sonore radiophonique (Acsr) a répertorié une dizaine de structures belges proposant des formations.

https://audioblog.arteradio.com/les-ingenieux-du-son offre une mine de petits trucs et astuces pour débuter un projet.

À lire également

Notes

Notes
1 Il a récemment réalisé À l’Ouest podcast (prix éducation aux médias aux Assises internationales du journalisme) fruit de deux ans d’ateliers dans des logements sociaux à Molenbeek. Il est également formateur et accompagne plusieurs ONG et associations belges dans la réalisation de leur podcast
2 Les émissions radio rendues accessibles en réécoute transforment cependant un peu la donne aujourd’hui.
3 Contraction des termes iPod et broadcast, le podcast se définit comme un programme audio téléchargeable sur internet et que l’on peut consulter hors-ligne. Il existe encore une sous-catégorie du genre, le podcast natif, qui est un format créé sur et pour internet uniquement. Lire plus : https://auxipress.be/le-podcast-en-pleine-ascension/
4 « Les premiers à s’être emparés du podcast étaient des personnes qu’on n’entendait pas par ailleurs. Beaucoup d’études montrent clairement une saturation des hommes et des personnes blanches dans les médias traditionnels. Comme les blogs et les réseaux sociaux auparavant, le podcast est venu répondre à cela. (…) Et la surprise a été que ça a marché ! Il y avait une réelle demande pour ces sujets. Pour autant, cela ne résume pas tout ce que le podcast peut faire ! ». Jeanne Boëzec, productrice chez Studio Paradiso (Extrait de : https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/le-podcast-tout-le-monde-y-croit)
5 Service de streaming vidéo en direct, le site a commencé avec la diffusion en direct de jeux vidéo – y compris de compétitions d’e-sport – avant de se diversifier avec d’autres contenus, notamment musicaux et discussion, depuis la fin des années 2010.

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