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L’ESPACE 51 : en périphérie des territoires normalisés

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Durant plusieurs années, des professionnels du réseau psycho-médico-social ont échangé pour penser collectivement un lieu qui accueille des personnes en souffrance mentale tout en étant ouvert à la cité. Historiquement, ce type de lieu était appelé un club et met l’accent sur l’autonomie et l’initiative de ses usagers. Il offre un champ de possibles et de mobilisation plus larges que n’offre par exemple une structure de type Centre de jour. Si ce dernier reste encore fort axé sur une mission thérapeutique, le club se voulait plus citoyen même s’il concerne en général uniquement les personnes touchées par des problématiques de santé mentale et soutenues par le réseau de soin qui y répond. Dans ce paysage de réflexion psycho-sociale, l’émergence de l’Espace 51 répondra, dans l’urgence d’un lieu libéré, à la nécessité de créer un espace interinstitutionnel et citoyen non standardisé. [1]


Un espace né d’un chaos créatif

Ancienne imprimerie établie depuis des décennies à Schaerbeek, le lieu était habité, fin des années 2010, par deux asbl dont les offres se situent entre art et santé mentale : L’Heure Atelier, Centre d’Expression et de Créativité d’une part, et Psyc’Art, projet de promotion d’art outsider, d’autre part. Le départ subi de Psyc’Art – suite à d’insurmontables questions de recherches de subsides – a plongé la structure dans une forme de sidération. Sans cette collaboration initiale, le 51 n’aurait jamais vu le jour. Le site du 51 était donc dès l’origine pétri par ces questions de la création et de la diversité. « Tout homme est un artiste et peut participer à la plastique sociale » (Joseph Beuys) était aussi dans ce lieu une évidence ! Cette évidence n’en est pas moins toujours un défi majeur à relever, celui de la création, traversée par définition de celle du chaos et de « l’arrachement à la nuit » comme disait Blanchot.

Le climat macrosociétal, creuset d’un nouveau déploiement

Dans les prémisses de la fondation de l’Espace 51, le lieu n’a pas manqué d’attirer rapidement d’autres citoyens créateurs (danseurs, musiciens, créateurs de tout poil, …) désireux de s’engager dans un projet qui relève notamment les défis des problématiques de l’isolement et de la consommation, d’où s’est formulée ces dernières années l’idée de la Transition, un des piliers de l’Espace 51. Toute cette conjoncture, relayée par le travail mené depuis des années par le réseau psycho-social et le réseau tissé entre art et santé, ont conditionné la spécificité des bases de l’Espace 51 : il ne s’agissait pas uniquement d’offrir un lieu ! La volonté était de créer les conditions de possibilité d’une co-construction où chaque citoyen – en souffrance ou pas – devienne coacteur/fondateur de ce lieu, partenaire à part entière.

Générer l’impossible est inhérent à toute création au sens fort. Si cela ne vient pas de nulle part, s’y joue néanmoins une sorte de saut qui fait événement. Des enjeux d’une création collective nous ont traversés et les pionniers fondateurs sont maintenant devenus une ruche d’acteurs. Au moment de s’engager, il n’y avait aucune garantie, si ce n’est les ressources de chacun, personne ou institution. Certains ont mis la main à la poche, d’autres ont retroussé leurs manches, partagé leur génie et accordé leur présence. L’Espace 51 en restera marqué.

De l’ensemble des membres de l’Espace 51, se dégage une multitude de visages à l’instar d’une galerie de portraits. Du structurel au fonctionnel, des accueillants aux animateurs d’ateliers, des amateurs de café aux cuisiniers, des danseurs aux pianistes, des salariés aux bénévoles, des personnes dites en souffrance à ceux qui le sont moins, des voisins aux habitants d’ailleurs, des …, des…, des… On pourrait s’amuser à pister leurs différentes figures, non seulement d’expression mais de circulation ! On obtiendrait alors un tracé complexe d’interactions, d’échanges, de transmissions générant une forme instable, mobile et en constante évolution. Ce tracé complexe serait celui d’un corps social en mouvement et pourrait témoigner du changement de curseur conceptuel et opérationnel généré par les membres dès l’origine de l’Espace : des membres aux rapports non standardisés.

Des termes imprégnés d’expériences et de dynamiques sous-jacentes typiques du milieu psycho-social seront évacués. La charte du projet en sera marquée : la notion de club deviendra Espace, celle d’usager se dira membre, les professionnels des  membres représentants (s’ils sont mandatés d’institutions partenaires), la souffrance mentale ou la santé mentale deviendra fragilité psychique souvent encore remise en question en faveur d’une formulation du type ouvert à la diversité et impliqué dans le secteur psycho-social, la dimension du soin quant à elle relèvera davantage d’un choix personnel que d’un programme établi.

L’enjeu s’en dégagera rapidement : nommer les personnes en présence sans les stigmatiser en fonction de leurs parcours de vie ou de leurs trajets professionnels tout en ne les uniformisant pas pour autant. Arriver à ne pas neutraliser la diversité des uns et des autres qui induit des implications différentes, des rythmes différents, des attentes différentes. Dans ce grand “ballet” de personnes aux statuts, parcours et présences différentes, se dessine une cohérence singulière où « chaque singularité – existentielle, professionnelle, affective – cherche et ajuste son rapport aux autres » [2] dans d’infinis  assemblages, ferments d’une société transfigurée.

Fresque, à front de rue, qui représente le projet Espace 51 à la rue Thiéfry

Structure en mouvement

Amorcé dans le paysage de sa charte, le projet a rapidement enchaîné ses premières mises en forme dont les accueils, les ateliers, les recherches d’aménagement et de mises en contact de partenaires multiples. Le multiple s’est d’emblée décliné sur de nombreux versants, expatriant de naissance l’Espace 51 d’un modèle de structure établie comme contenant d’expériences à venir. L’Espace 51 s’est donc construit de débats, d’échanges de savoir et d’ateliers multiples où les corps se font aussi langage aux diverses grammaires tels la danse, le théâtre, la cuisine, la couture, la relaxation, le qi gong, le houla hop, le hip hop.. Les corps s’alimentent, se meuvent, créent des formes, du sens, les échanges font discours, les débats animent, parfois divisent, les inspirations se partagent…. L’Espace s’étire, s’érige, se replie puis reprend son souffle. Corps social, il est investi non seulement des potentiels de chaque membre mais aussi de ce qui émergera de leurs rencontres et qui, au préalable, est parfois impensable pour nombre d’entre eux.

De structure, il sera néanmoins question, car au multiple – partenaires, attentes, trouvailles, … – il fallait donner une direction, quitte à la reprendre et la réorienter à chaque carrefour de son évolution. Un organigramme s’est donc dégagé des premières expériences et des premiers débats, chevillé dans un premier temps sur les moments de rencontres opérationnelles dessinant des lieux décisionnels, des lieux organisationnels, des lieux de débats, des lieux d’administration, de transition, de communication, …  Autant de lieux de participation qui semblaient dans un premier temps l’incontournable d’une co-construction.

Un an après son amorçage, l’Espace 51 se fonde en asbl, formalisation qui apparaît aux membres comme ajustée à son développement. Ses implications administratives sont pensées a minima, cette formalisation veille au respect de sa charte et de son budget, mais surtout soutient son développement et le maintien de son ouverture. Deuil du hors-piste pour certains, à l’instar potentiellement de la multitude d’initiatives quotidiennes à toutes les échelles, elle n’en fait pas moins événement. La notion d’événement développée dans Pensée en acte met pertinemment en lumière la logique  de relance qui traverse l’Espace 51 : la dynamique qui s’en dégage témoigne d’une pratique processuelle où la structure se réinvente au  fur et à mesure de son déploiement et autant dépouillée que possible d’une structure programmatique initiale. Ces événements et l’ouverture à leur surgissement priment sur une perspective d’accumulation de résultats bouclés. Les multiples pratiques déployées dans les différents espaces dont les ateliers sont moins des médiations (comme l’on dit communément d’une « médiation » artistique ou autre) que des immédiations, se déployant en périphérie du sens commun et des territoires normalisés, dans le présent de l’expérience partagée.

Tels des « vacuoles d’espaces-temps paradoxaux » (Gil José), ces expériences sont aussi le fruit de mouvements fluides où les gestes visibles posés et leurs motivations profondes affectent l’ensemble de la structure et des autres, les espaces et leurs temporalités de façon dynamique et mouvante. L’agenda scande la semaine, les horaires, les accueils, la structure oriente ce qui s’invente qui la détourne à son tour pour la relancer à nouveau.

Entre voix individuelles et projet commun

L’équilibre visé entre structure et événement, l’ouverture aux multiples propositions, leurs détours, retournements et autres décours, traverse immanquablement les flux de tensions de leurs poussées et de leurs controverses. La voix de chacun se veut entendue, elle questionne, nuance, compte, éclaire, rebondit, ouvre sans arrêt de nouveaux possibles. Le lieu est traversé de contradictions, d’exceptions débattues, les règles sont décidées puis réinterrogées. Les difficultés doivent se vivre et se traverser afin de préciser jusqu’où l’expérience est reconnue comme faisant partie du projet commun. Si les tensions ne sont pas annulées, le projet devra néanmoins rester lisible, supportable, éthique…

Aussi deux ans après son lancement, l’Espace 51 remanie son organigramme, revient sur ses premières formulations, cherchant à dire au plus près de son expérience quotidienne les flux qui le traversent. Ses membres vont et viennent, proposent, inventent, s’assemblent et se reprennent, n’hésitant pas à faire, défaire et remanier ce laboratoire d’initiatives qu’est l’Espace 51. Cartographie d’événements catalytiques, cet organigramme rebondit sur un nouvel appel à participation, il met en   lumière le chemin déjà parcouru pour en ouvrir de nouveaux prolongements, lesquels n’ont en rien la nature d’une prescription, de programmes ou méthodes, mais bien d’un appel, d’une provocation à de nouveaux surgissements, de nouvelles mises en place, de nouveaux intervalles.

En Juillet 2021, s’organise une journée de rencontres à plusieurs entrées. Moment intense d’échange et de convivialité au cœur d’un été encore bien incertain (pandémie en cours), il permet d’en relever les défis. Une bonne quinzaine de membres se sont rassemblés autour du potager partagé dans la cour de l’Espace, les jeux de société, le montage de chaises récemment acquises, puis le cinéclub et un repas d’été. Les propositions restent ouvertes et chacun peut en disposer comme il l’entend. L’accueil est au rendez-vous et imprégné d’une particulière vivacité dans l’air, il n’y a ni tâche ni divertissement, mais une impulsion commune à créer un moment. Ce fut un événement.

Un processus collectivement singulier

Porté par les membres, le projet ne consiste pas seulement en l’idée que chaque individu peut s’en faire, mais devient un objet collectif, hybridé des projections de l’ensemble des membres. La notion d’Espace en fut dès l’origine une anticipation profonde. « Espace », il est donc nommé, énoncé dans sa littéralité spatiale, son inscription territoriale. C’est aussi par ses espaces qu’il se trouve investi, laissé en suspens, réinvesti, transfiguré, développé, théâtralisé ; entité en développement, en mutation, animé de virtuels projets, de tentatives de formulations, de création de formes en attente d’incarnation, traversé de courants, concrétisé de rencontres fécondes. L’Espace s’incarne alors à la faveur d’un amalgame parfois inattendu, d’un renfort inédit, d’un aménagement où les gestes en mouvement s’orientent d’un sens nouveau, il est tant l’espace mental de chacun que leur prolongement collectif. Dans les intervalles, les vides sont essentiels, espaces de projections où réinventer une suite. Chaque nouvelle initiative multiplie les points de vue, fait ressort, d’où chaque membre pourra rebondir, privilège du papillon dans un lieu qui s’expose aux battements de ses ailes.

L’hospitalité des accueillants devient dès lors aussi celle du lieu, non seulement dans une notion commune d’aménagement mais d’ouverture, de scansion des espaces susceptibles d’accueillir, de faire réagir, d’être appréhendables en termes d’investissement et d’événement. Si l’accueil est incarné par les accueillants, il le sera aussi par le lieu, y compris dans les interstices de ses vides. Il le sera de façon mouvante comme la structure elle-même. De l’accueil à la salle dite polyvalente, le lieu fait accueil. Il invite les membres accueillis à s’inscrire et se trouver impliqué dans  un processus progressif d’engagement, collectivement singulier diront Manning et Massumi. Dans l’histoire collective du lieu, il n’en reste pas moins, qu’émerge cette singularité dans la façon       dont chacun s’en laisse traverser. D’acteurs, les membres deviennent, dans certains temps de “la danse”, caisse de résonnance, chacun apportant toute la richesse de sa différence, sa tonalité mineure dans le paysage d’un collectif majeur aurait dit un Deleuze, ou d’un accordage comme le disent Manning et Massumi dans le registre de la recherche-création.

Dans cette dynamique d’accordage des singularités au collectif et d’émergence des singularités du collectif nous reviennent d’anciennes formulations comme celle de « se trouver à condition de se perdre », de donner, se déprendre en vue de trouver, voir émerger de nouveaux possibles, et pointe à l’horizon le retour non seulement d’un don contre-don mais aussi d’un don du don diront Manning et Massumi, et de son impossible. L’Espace 51 se co-construit de ces allers retours, de ces apparitions, de ces appariements, de ces aménagements ouverts et des échos infinis d’un certain chaos qui n’en a pas fini de pétrir les alliages de nos trajectoires partagées, retour salutaire porteur du germe de nouvelles inventions.

Françoise Calonne, août 2021

Pour en savoir plus sur l’Espace 51, c’est par ici !

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Notes

Notes
1 Les propos des auteurs Massumi et Manning dans leur livre “Pensée en acte” dans le champ de la recherche-création, travail mené à Montréal et inscrit entre art, théorie (notamment philosophie) et activisme, viennent éclairer les enjeux d’une création citoyenne comme celle de l’Espace 51, notamment dans l’esprit de leur recherche Générer l’impossible : Erin Manning et Brian Massumi, Pensée en acte, vingt propositions pour la recherche création, pp. 71-72, Paris, Ed. les presses du réel, 2018.
2 Extrait de Erin Manning et Brian Massumi, Pensée en acte, vingt propositions pour la recherche création, Op.Cit., p. 18

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