Habitantes des Images : « tenir bon sur ce que le collectif veut être »

Oyez Oyez ! Braves gens de Molenbeek et d’ailleurs ! Une école s’ouvre dans les parcs pour combattre les inégalités. Voilà l’invitation des Habitantes des images à se nourrir les un.es les autres des forces vives du quartier et de la création collective. Sans être dupes. A force d’expérimentations, elles apprennent à lâcher du lest – être subsidiée, par exemple – pour gagner en liberté. Sans formater le langage pour être entendu.es. Entretien, avec Adèle Jacot.

CBCS : d’où vient cette volonté de s’adresser aux citoyennes et citoyens ordinaires ?

Quand on sort d’une école d’art, on est très fort poussées à s’exprimer soi-même. Nous, on avait envie de partager, mais pas dans des galeries, d’aller voir à l’extérieur : personnes sans papier, habitants d’autres quartiers, qui avaient un autre vécu. C’était l’idée d’utiliser nos outils d’expression artistique, non pas pour les mettre au service du documentaire, mais pour travailler à partir d’un quartier, avec les habitants, tant sur le fond que sur la forme. Décloisonner les milieux.

Journal intime de quartier, c’était d’ailleurs le nom de l’association à ses débuts. On a débuté par des journaux de quartier avec des femmes à Schaerbeek.

Sans trop l’affirmer au début, il y avait aussi une envie politique de mettre en valeur des paroles plus marginalisées. 

Comment vous êtes-vous rapprochées du monde associatif ?

On a eu ce projet d’un journal sur la pauvreté à Watermael-Boitsfort : Parler les poches vides, ce qui nous a amené à participer à la campagne Rendre visible l’invisible.

Auparavant, on s’inscrivait déjà entre l’art et le social, mais à partir de là, l’aspect politique des projets est devenu de plus en plus important. Aller chercher la parole de personnes peu représentées, si on ne réfléchit pas aux rapports de pouvoir qui sont là, ça peut être réduit à du voyeurisme. On était obligées de se positionner par rapport à cette réalité-là, au-delà du projet artistique.

Depuis les premiers projets, est-ce que vous voyez une évolution par rapport à cette attention politique ? 

On n’a pas trouvé de formule magique, mais oui, ensemble, on a trouvé certaines clés. Avant tout, c’est déjà d’être consciente de son propre pouvoir, et de comment on l’utilise : par exemple, ne pas nier  qu’en tant que femme, blanche, ayant fait une école d’art et sachant m’exprimer, je vais être plus vite écoutée que d’autres personnes. 

©Habitantes des images

Un autre exemple, à la fin du premier numéro de Parler les poches vides, on organise un débat auquel on convie d’autres habitants. Quelques politiques et médias étaient aussi présents. L’idée était que les riches se rendent compte de ce qui est vécu par d’autres. Le moment était super. Mais les propos d’une des participantes ont été en partie décontextualisés par un journaliste. D’autres ont été déçus et frustrés de ne plus avoir été écoutés par les politiques à la suite de l’événement.

Ce qui veut dire que le moment de partage du projet est aussi à soigner ?

Oui, c’est une autre clé : bien construire en amont ce qu’on veut dire. La question politique n’est pas si évidente. Les personnes sont hyper vulnérables par rapport à ça. Offrir la possibilité d’un vrai dialogue, préparer ensemble des questions à poser, du contenu, c’est prendre soin des personnes moins écoutées pour qu’elles le soient.

Un autre projet plus récent, c’est le Code du numérique. Vous avez été confrontées à la question de sa diffusion et à qui l’adresser. 

©Habitantes des images.

Le projet a consisté à récolter plein de témoignages de ce que vivaient les gens autour de cette question après Covid. D’identifier ce qui se passait et d’écrire des lois collectives à partir de ces vécus.
Quand on décidé collectivement d’imprimer le Code en rose fluo, on nous a renvoyé : « Si vous faites des choses ridicules, les politiques ne vont pas vous prendre au sérieux ». Mais  pour nous, c’est une manière de ne pas se décaler de notre projet initial. On ne voulait pas plaire aux politiques, mais à nous !


C’est important à tenir. Sinon, on glisse toujours, et on finit par ne plus être où on veut être. Le Code, c’est une fiction, ce sont des lois qui ne vont peut-être jamais être appliquées. Et c’est pourtant essentiel de rappeler ce qui est juste pour nous. Si on veut ce code rose, on le fait rose ! C’est une étape où on affirme, on sait ce que nous, on veut.

Bien sûr, la question d’adresser ces lois aux politiques s’est posée. On n’a pas de réponse définitive à ce sujet, mais on s’est vite rendu compte qu’à force de vouloir faire rentrer nos réflexions dans un autre cadre, on finit par être perdants. Faire des quotas et des statistiques, non ! Ce n’était pas ce qu’on voulait faire ! Pas question non plus d’intégrer le Code dans des panels citoyens organisés par la commune.
On a décidé de prendre la posture inverse : les amener dans notre langage. La parole des vécus récoltés, c’est le terrain à partir duquel on est hyper forts. On invite les autres à venir se positionner  par rapport à ce terrain-là. La clé à retenir ici, c’est de se dire qu’on est parfois plus forts pour travailler ailleurs qu’avec les politiques. Je ne dis pas qu’il ne faut pas avoir comme but de changer des lois ! Mais on a fait ce choix de rester sur un but commun atteignable, qui ne dépend que de nous. Par contre on travaille aussi en partenariat avec l’asbl Lire et Ecrire qui, elle, a une cellule recherche et action politique qui fait un travail incroyable. Ce qui permet de travailler sur d’autres types de diffusion, dans un second temps.

Comment fait-on pour récolter ces vécus ? A partir de quoi on démarre collectivement ?

Ici aussi, il n’y a pas de formule, ça prend du temps et c’est normal. Au début du projet de Code, on a ouvert un atelier dans les Marolles. Ce qu’on fait souvent et qui prend de l’énergie, c’est d’aller vers les gens. On aime aller en rue, accoster les passants plutôt que de leur demander de venir à nous.

Et ça fonctionne, ces rencontres sans rendez-vous ?

Oui, à Bruxelles en tout cas ! C’est de l’énergie, mais quand il fait beau, c’est très chouette ! Quand on le fait moins, on sent que c’est plus flottant. Faire quelque chose ensemble, c’est porteur. On part de ce que les gens connaissent, on propose par exemple de faire un journal, un film, une expo ensemble. Du coup, le cadre peut être plus clair.  Bien sûr, plein de personnes sont juste intéressées par la rencontre, et c’est très bien aussi. Quand on propose des ateliers dans un lieu fixe, comme ici, dans nos bureaux, c’est beaucoup plus difficile de faire revenir les personnes, nos projets ne sont pas liés à des urgences, ce n’est pas essentiel.

Vous collaborez avec un grand nombre de partenaires associatifs. Comment allier l’urgence sociale et les projets artistiques ?

On propose quelque chose de positif et de concret. Mais dans la rencontre avec les gens, des liens se font, on réagit, on s’adapte, sinon ce qu’on fait n’aurait pas beaucoup de sens. Notre démarche, tournée vers  l’expérimentation, s’ancre dans le quotidien vécu par les personnes. Par exemple, l’idée de créer un journal de quartier avec l’asbl Entre 2 qui accompagne des personnes prostituées, est devenue une lettre ouverte à envoyer aux médias pour parler de ce que vivent les personnes prostituées. Parce c’était leur préoccupation du moment. Un nouveau règlement communal venait de passer et interdire la prostitution place d’Yser. Et on entendait que l’avis des riverains.
Ce n’est pas toujours facile de renoncer à ce qui était prévu. C’est pouvoir accepter que, parfois, il n’y a pas de résultat.

Dans la rencontre avec les gens, des liens se font, on réagit, on s’adapte, sinon ce qu’on fait n’aurait pas beaucoup de sens. Notre démarche, tournée vers  l’expérimentation, s’ancre dans le quotidien vécu par les personnes.

Habitante des images

Comment vous tenez la barre, financièrement ?

L’association a été créée en 2013. Mais depuis 2019, grâce à une reconnaissance en Education Permanente,  on est devenues salariées sur un ETP, à 80 % chacune. A cela, on est à la recherche ponctuellement de subsides complémentaires pour engager des ponctuels.
Passer d’indépendante à salariée, ça change tout ! Le rapport au temps se modifie. Aujourd’hui, je travaille 8h par jour, et au-delà de ça, je pense à autre chose. Avant, on accumulait 7 à 8 petits projets par an, en répondant à des appels : une expo, des demandes de centres culturels etc. Grâce à ce subside EP, on peut se permettre des projets pendant plusieurs années sur une question politique précise. Actuellement, depuis un peu plus d’un an, on travaille sur « l’inégalité d’accès aux ressources » à partir du territoire molenbeekois sur lequel on est : « qui a accès ? à quelles ressources ? »,… On s’est dit : « on va expérimenter » ! C’est un projet qui est parti dans plein de sens différents.

Paradoxalement, cette institutionnalisation autorise davantage l’expérimentation !

Et de prendre le temps de la rencontre avec des associations, déjà très nombreuses dans le quartier, d’affiner les complémentarités. L’idée n’est pas de faire concurrence. Nous, dans la rue, on ne rencontre pas toujours celles et ceux qui fréquentent les structures. Petit à petit, on récolte beaucoup de témoignages sur l’accès à l’école, l’accès à un enseignement de qualité, le travail, qui raconte l’ampleur des inégalités dans ces domaines. L’idée s’est imposée de créer une école de rue où tout le monde peut être professeur.

©Habitantes des images

Comme une école de la vie où on peut apprendre tous les savoir-faire, toutes les ressources pour lesquelles on n’a pas besoin d’argent. Pour être plus autonome, plus fort par rapport à ces inégalités. Lessiver à la main, apprendre à accepter l’aide quand on est une femme, créer des poèmes à partir d’objets de récup’. Transformer des choses inutiles en histoires, en déguisements. On en a fait une exposition de rue intitulée « foire du minuit », en décembre 2025.

On construit une tente, on invente des moyens de locomotion pour transporter du matériel à l’extérieur. On crée un espace ouvert, dans l’espace public, une fois par semaine, les mercredis après-midi. Les habitants peuvent faire un cours d’une ou deux heures. On prépare avec eux pour que chacun puisse proposer quelque chose. Tout ce qu’on sait faire par soi-même, avec les mains : le tricot, réparer nos habits, construire des objets… Tout ce qu’on n’apprend plus à l’école. On n’a pas pris d’emblée la porte d’entrée écologique, mais la question vient à nous parce que beaucoup de gens ont grandi à la campagne, ont des parents agriculteurs. Et pour des questions d’argent, ils ont l’habitude de récupérer des objets.

Au-delà de l’apprentissage mutuel, c’est aussi une manière de se réapproprier les récits, les histoires ?

Oui, on laisse beaucoup de place à l’oral parce que tout le monde ne sait pas lire. Mais on prend énormément de notes pendant les ateliers. Depuis longtemps, on retranscrit ce que les gens nous disent, en conservant le langage oral. On n’essaye pas de synthétiser. Ce qui permet de ressentir les personnalités à travers les mots. Mais aussi, ça met davantage tout le monde sur un pied d’égalité. Ça induit un autre rapport à langue, au bien parler. La forme, c’est une question très politique aussi. C’est important de ne pas utiliser le langage politique ou scientifique pour être entendu, mais de garder notre propre langage.

La forme, c’est une question très politique aussi. C’est important de ne pas utiliser le langage politique ou scientifique pour être entendu, mais de garder notre propre langage.

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C’est une manière de reprendre du pouvoir d’agir collectivement, à l’échelle du quartier.

Oui, politiquement, c’est déjà un travail important de ne pas se sentir isolé.
Souvent, on donne la parole à des personnes pour les entendre uniquement sur leur état de précarité, leurs difficultés… On les réduit à cette case. De plus, on est dans une société qui pousse à se nommer. Nous, on prend de plus en plus souvent l’option d’anonymiser, tant les citoyens lambda que ceux plus connus. On indique que les prénoms. Ce qui compte, ce n’est pas toujours d’où les personnes parlent, mais l’avis qu’elles donnent sur le monde.

On ne publie plus sur les réseaux sociaux, ce qui nous intéresse, c’est de trouver ce qu’on veut faire à l’échelle locale. Et ce n’est pas grave si cela a déjà été mieux dit ou mieux fait ! On est dans une posture d’intérêt, de curiosité sincère. Ce qui compte, c’est d’être dans une transmission positive, pas sur des questions théoriques. A partir de ce constat : « Mes parents ne m’ont pas transmis leurs savoirs », on va à la rencontre de tous ces « savoirs orphelins ». On crée un autre savoir. Si je n’ai pas été à l’école, mes récits ont autant de valeur que d’autres. Ce qui fait bouger les rapports de pouvoirs. Beaucoup de parents, par exemple, nous parlent de leurs enfants et de leur désarroi, leur honte par rapport à la gestion du numérique. D’en parler, ça permet de voir qu’on n’est pas seuls et de se rappeler que c’est aussi une responsabilité de l’Etat de gérer ce type de difficultés collectives et sociétales.

« On crée un autre savoir. Si je n’ai pas été à l’école, mes récits ont autant de valeur que d’autres. Ce qui fait bouger les rapports de pouvoirs ».

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