Espace 51 : bâtir, prendre soin, créer

Au 51, rue Thiéfry à Bruxelles, dans la Commune de Schaerbeek, au sein d’une ancienne imprimerie, deux projets de création implantés dans le secteur psycho-social se développent. Le premier et le plus ancien est l’Heure Atelier, Centre d’Expression et de Créativité fondé dans le réseau artistique il y a 30 ans ; le second, l’Espace 51 est un projet citoyen et participatif créé en 2019. Si chaque projet poursuit sa route et son langage, l’expérience révèle des points de croisement et des synergies essentiels au carrefour de la question du lieu, des objets qui y circulent et de l’alchimie des rencontres entre artistes, citoyens et professionnels de la santé mentale.

Par Françoise Calonne [1] , coordinatrice de l’Espace 51 et de l’Heure AtelierVoir événement par ici !

L’Heure Atelier est maintenant connu à Bruxelles comme Centre d’Expression et de Créativité dont le fonctionnement unique offre au secteur psycho-social bruxellois un lieu d’accueil et de création toujours ouvert à la rencontre, à l’expérimentation et à la transmission, depuis ses tables de travail jusqu’aux cimaises de ses expositions. On s’y frotte à l’art, ses techniques et leurs détours et l’on y porte aussi l’écho des soubresauts du monde, ceux qui nous traversent collectivement ou plus singulièrement.

Une demeure où réinventer du possible

Depuis cinq ans, L’Heure Atelier poursuit son déploiement aux côtés de l’Espace 51, projet citoyen et participatif dont il a soutenu l’émergence. Partenaires donc depuis la création institutionnelle même, ces projets interagissent maintenant tout en menant leur logique propre. L’Heure Atelier est encadré par des artistes professionnels et accueille librement tout citoyen qui souhaite se prêter à l’art. L’Espace 51 créé comme structure interinstitutionnelle est co-géré par l’ensemble de ses membres, citoyens aux parcours divers et professionnels de la santé, il propose accueil, débats, expositions, ateliers dans un esprit de partage de savoirs, de libre accès entre ses membres. Entre les deux structures, des choses circulent, des personnes cherchent, des questions rebondissent et portent chacun à créer dans cette friche son propre chemin de rencontre, de soin et de création où art, citoyenneté, parole et mouvement s’enchevêtrent.

Au fil des années, nous réalisons la fécondité et la singularité d’un tel lieu. Lieu de métissage, ouvert à la diversité des langages, des modes d’expression, des cultures, ouvert à la circulation, la quiétude, ouvert aux troubles et aux idées lumineuses, il se fait demeure où puisse habiter le vivant, où traverser des impasses, où réinventer du possible.

L’artiste en position de passeur

En-deçà des questions institutionnelles, c’est l’humain qui s’y déploie qui nous occupe dans la mise en mouvement générale à l’œuvre dans ces lieux. Aussi l’institution y est-elle abordée par ce en quoi elle est chaque jour à refonder. Cette refondation est intimement liée à la façon dont chacun de ses acteurs peut s’y projeter comme personne dont le travailleur n’y est presque plus qu’une anecdote. L’artiste mis dans cette position au cœur de l’institution et aux prises avec les questions de la santé mentale, réagit, s’il n’a pas été déformé par quelqu’intention art-thérapeutique, avec ses ressorts de création, c’est la chance de l’institution et de l’ensemble de ses acteurs. Ce qui est en jeu pour l’artiste est une mise en partage de ce qui le met en mouvement dans sa propre création, d’où il rebondit, ce qui le rend artiste, ce qui le fait créer, en-deçà du savoir-faire qu’il va néanmoins être en position de transmettre. Il n’est pas là pour appliquer ce qu’il sait déjà car la création convoque à ce qui surgira comme inédit.

Au fil du temps, j’ai appelé cela « être du même bord par rapport à l’objet de création » pour différencier cette position de celle intrinsèquement asymétrique d’une relation strictement thérapeutique. Ce qui se transmet à l’égard des personnes impliquées dans un atelier comme L’Heure Atelier sera une disposition permettant l’ouverture d’un chemin de création. Comment toucher ne fut-ce qu’un instant à cette expérience d’être auteur ? Sur ce plan, l’artiste-intervenant est passeur d’une position par rapport à la création, position qui prime sur l’image arrêtée de l’auteur qui signe son oeuvre. Quand le projet glisse d’une pratique strictement artistique à celle du travail institutionnel et à celle d’une implication de démocratie participative, l’expérience se prolonge, la mise du côté de l’auteur, la position de passeur, la création est au centre de ce qui se tisse d’une histoire commune, d’un destin partagé, même si chacun l’élaborera de ses propres moyens, arcanes, questions, nœuds et impasses respectives. La pratique institutionnelle n’est pas plus armée pour cela qu’un psychologue bardé de ses diplômes, il y faut reprendre inlassablement les choses au fondement de ce qui amorce le vivant ou tente de s’y brancher au cœur de la question de l’être et de sa vérité.

Bâtir, c’est habiter et soigner

« Bauen » ne signifie pas seulement édifier mais d’abord habiter. L’humain habite le monde avant d’y bâtir, il bâtit parce qu’il habite le monde et non le contraire. Comme le dit Heidegger, « Le vieux mot bauen, auquel se rattache bin, nous répond : « je suis », « tu es », veulent dire : j’habite, tu habites. La façon dont tu es et dont je suis, la manière dont nous autres hommes sommes sur terre est le buan, l’habitation ». [2] Habiter, demeurer est le mode d’être de l’être jeté au monde comme mortel.

Voilà posé d’emblée le fondement de nos pratiques : c’est comme habitants du monde que nous nous rencontrons. Nous habitons déjà ce terrain commun quels que soient nos trajets, quel que soit notre projet. C’est d’abord sur le mode de l’habiter qu’il convient de se rencontrer. En-deçà de tout accueil, accueillant, accueilli, agissant, ordonnant, inscrivant, transmettant, cet habiter nous place au cœur de la question de l’être.

Comment la mettrons-nous en jeu dans l’habiter du lieu qui nous sera commun ?

Habiter, loin de l’agitation d’une somme de choses à accomplir, nous abrite dans un ménagement qui est un « prendre soin ». On ne bâtit donc pas pour prendre soin mais du prendre soin se construit intrinsèquement du bâtir comme veiller sur. C’est dans cette disposition que des lieux comme L’Heure Atelier ont pu naître et se déployer lentement au fil des ans, fruit d’une expérience de vie aux côtés de personnes fragilisées pour lesquelles la fondation d’un lieu de création s’avérait ce qui pourrait le mieux faire demeure. Cette demeure n’était pas un lieu où passer sa journée, dans un premier temps une fenêtre de deux heures de création deux fois par semaine… puis très lentement il s’est déployé institutionnellement. L’accent portait sur la création partagée là où la parole s’avérait souvent risquer de tourner en rond. Veiller sur les œuvres à naître, attendre patiemment le moment où le participant, le membre viendra à se mettre en mouvement fait aussi partie du quotidien de ces lieux, du prendre soin qui est ménagement.

Cette attente n’est évidemment pas passive, le contexte d’un atelier comme d’un lieu de citoyenneté participative est propice à ce resserrement autour de ce qui peut mettre en mouvement, matière, pensée, surprise… où chercher, trouver, rater, attendre, revenir, transmettre, soutenir sont un vaste chantier processuel d’invention continue. Dans ce processus, l’humain n’est plus l’homme objectivé, diagnostiqué, impacté dans de multiples programmes mais cet être jeté là au monde comme mortel entre ciel et terre, interpelé par ce qui lui fait signe comme tout autre, depuis l’émergence de sa création, lieu de surgissement de son être.


Une présence qui surgit du vide et ne le comble pas

Si chacun est là engagé dans le cheminement d’une parole, d’un faire, d’un sentir dont la réinterprétation continuelle dévoile l’ailleurs comme œuvre poétique singulière, poétique c’est-à-dire foncièrement non inscrite dans une visée d’utilité, cet ailleurs n’a rien d’une entité stable et identifiable une fois pour toute. Dans le surgissement de la création se déploie un faire-œuvre qui est scansion, ouverture, fermeture et relance. Il révèle plus qu’il ne parle sur, il donne lisibilité à l’informe, là où, comme le dit Heidegger, les choses trouvent un visage et l’humain une vue sur lui-même.

Ce qui se joue là au plus près de la création artistique ou citoyenne, est de mise de façon tout aussi centrale pour l’institution qui la soutient. C’est pourquoi, il nous faut toujours chercher à repenser les conditions d’émergence de ces œuvres à naître, au cœur d’un lieu qui immanquablement fait institution portée par des uns pour des autres, avec des autres, aux rapports, fonctions et regards divers (artistiques comme citoyens). Artistique, institutionnelle ou relationnelle, la création qui s’y joue suppose cette veille qui dégage l’espace d’une commune présence, non l’espace géométrique d’un bâtir objectivé et peuplé d’individus à valoriser mais avant tout celui de l’être qui se révélant comprend aussi l’évanescence de l’être, non une présence qui comble un vide mais celle qui en surgit. C’est ainsi qu’un lieu devient espace du vivant.

Ce faire-œuvre faisant signe vers l’ailleurs, le tout-autre, l’insu de soi, confine au sacré auquel peut parfois faire toucher la notion de rituel. Le rituel, indépendamment d’une séquence à accomplir dans ce qui devient une habitude, fait en ce sens œuvre de transformation, « consacre » dans un « demeurer présent » qui devient don de don, offrande qui fait tache d’huile. L’institution peut être faite de nombreux rituels… à voir de quelle veille ils seront ménagés.

Des lieux comme mise en question qui refonde

Campés dans l’inutile, irradiés de l’ailleurs, ces lieux peuvent demeurer ouverts aux questionnements qui les traversent et les ébranlent. Ils sont secoués d’une intranquillité dont les personnes dites vulnérables sont par excellence porteuses et donc bien placées pour provoquer ce que Cynthia Fleury et Antoine Fénoglio appellent dans leur charte du Verstohlen la « générativité du vulnérable ». Ils interrogent, s’interrogent, nous interrogent. S’y ouvrir est le lit de tout déploiement, du pourquoi des enfants, source d’émerveillement, à l’effroi du pourquoi radical de notre finitude. Actuelle à chaque instant, elle résonne de ce rien comme autant d’appels à inventer son propre chemin.

Là se déploie le sens profond de ce qu’incarne l’institution non instituée mais instituante, celle qui dévoile un monde et laisse ouvert le chaos de ce qui mène à ce dévoilement, refondation continue, don renouvelé où chacun se fait passage d’une dynamique commune, l’ « apocaplypse nécessaire » dont parlait la gravure représentant l’atelier d’un participant de l’Heure Atelier. Ce monde se fait lieu où habiter, où développer de multiples points de vue contradictoires qui interrogent, révèlent, préserve de toute certitude figée, maintiennent dans l’ouvert.

Brouillant les cartes des conceptions liées au savoir qui renvoient dos à dos le maître et l’élève, l’acteur et le spectateur (à l’Espace 51, il s’agirait du professionnel de la santé mentale et du citoyen du tout-venant), Jacques Rancière dessinera dans cette même logique les contours de son  » Spectateur émancipé ». Chacun y est en effet engagé dans le cheminement d’une parole, d’un faire et d’un sentir dont la réinterprétation crée du renouveau continuel, mouvement de création dévoilant l’ailleurs comme œuvre poétique singulière. Ce mouvement d’ouverture est le lieu du séjour heideggérien, celui de l’habiter dont la pensée se souvient, celui qui mène dans nos projets au partage de savoir et d’expérience.

Pour ceux qui portent les projets, il m’a toujours semblé qu’être partiellement dépassé était la meilleure voie, celle qui laisse l’opportunité à l’autre de se lever, de se mettre en mouvement. De là, l’idée, comme le disait un de nos membres, qu’un premier objectif, dans ces lieux serait : d’y tenir le coup ! … à savoir de permettre l’émergence et d’en soutenir le désordre intrinsèque.

La fondation de l’Espace 51 dans ce processus de refondation continue portée par l’ensemble de ses partenaires, s’est déployée en 2019 dans cette dynamique d’ouverture à ce qui questionne et secoue notre monde actuel. Lieu dit de lien, il est processus de faire-œuvre, mise au travail des flux qui le traversent, force transindividuelle, autonome et oeuvrante [3] Dans ce contexte, toute tentative de tirer la couverture à soi d’une valorisation individuelle s’avère tomber rapidement dans l’inconsistance, comme toute recherche de régulation de ces flux qui se ferait de l’extérieur.

Ce faire-oeuvre nous apparaît alors comme événement, temps de rupture, de dérangement, de surprise, d’ouverture à l’impensable, à l’indécidable dans un lieu qui cherche néanmoins à fonder une continuité [4] Il lui faudra donc dans sa continuité accueillir la discontinuité entre constance et inconsistance. Cette dynamique qui ne peut répondre à aucun rendez-vous programmé, ne se fait pourtant pas attendre pour peu que l’on puisse l’y reconnaître, dans ce qui fait synergie et entrechoquements des idées et projets, autant de chances à ne pas rater.

C’est là probablement la véritable mission d’un lieu comme le 51 où la création est au cœur de nos pratiques et de nos déplacements, non seulement comme production mais avant tout comme habiter où la circulation entre L’Heure Atelier et L’Espace 51 est une chance inestimable de relance.

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