2026 restera dans les mémoires. Comme un avant-goût de fin du monde ? Depuis longtemps, les chercheur·ses du GIEC[1] le répètent à chacun de leurs rapports : la température moyenne de la surface mondiale est en augmentation constante[2]. En Belgique, les mesures de température existent depuis 1890 et cet été est le plus chaud jamais enregistré. Pour supporter ces vagues de canicule successives, force est de constater que nous ne sommes pas tous logé·es à la même enseigne. Si certain·es de nos politiques préfèrent toucher du bois ou regarder ailleurs, d’autres n’ont pas le luxe de l’ignorance.

Reportage réalisé par Adeline Thollot, septembre 2026

« La canicule chez les usager·es, c’était terrible »

En cette fin d’été caniculaire, la dernière semaine d’août est plus clémente. Il pleut à verse quand j’arrive devant la porte du grand bâtiment d’Aide & Soins à Domicile, ASD Bruxelles, à quelques encablures de la place Flagey. J’ai rendez-vous avec Germaine G.W., aide-familiale à ASD Bruxelles depuis 2004. Son travail, elle le décrit comme une manière de soulager la vie quotidienne des personnes fragilisées et/ou en perte d’autonomie ou vulnérables. Cela passe principalement par la préparation de repas, les soins d’hygiène, certaines tâches ménagères, les courses, l’accompagnement à des rendez-vous médicaux ou administratifs. Régulièrement, Germaine passe entre une et quatre heures chez des personnes qui en font la demande pour leur permettre de rester à domicile dans les meilleures conditions possibles et d’éviter l’intégration d’une institution MRS/MS. Avant toute intervention au domicile, il y a toujours une enquête sociale réalisée par une personne au profil psycho-médicosocial pour identifier quels sont les besoins. Lorsqu’elle parle des personnes chez qui elle se rend régulièrement, on perçoit la dimension humaine d’une telle profession et les liens de confiance qui peuvent se tisser : « je suis aussi là pour rendre visite à des personnes qui, parfois, n’ont plus de famille et pour leur donner du courage quand c’est nécessaire ». L’aide-familiale le précise : « travailler avec les gens, ce n’est pas toujours facile », même si elle met un point d’honneur à reproduire les gestes du quotidien au plus près des besoins et des habitudes des bénéficiaires.

Malgré le mauvais temps actuel, cette aide-familiale n’a rien oublié des grosses chaleurs estivales et raconte : « La canicule chez les usager·es, c’était terrible. Une partie des personnes seules que j’ai visitées, s’enfermaient toute la journée. Elles n’ouvraient rien et il faisait très très chaud à l’intérieur ». Une des premières choses à laquelle s’attelait Germaine quand elle arrivait en matinée, c’était de convaincre les personnes d’aérer un peu leur logement. Mais comme elle le précise, « toujours avec leur accord, jamais contre leur gré ». Le vrai problème auquel elle a été confrontée, c’est l’hydratation, surtout chez les personnes âgées : « Je ne peux pas les obliger à boire, alors je sème des petites bouteilles dans toutes les pièces de la maison. Pour les personnes qui ont des problèmes de mobilité, c’est pratique d’avoir de l’eau à proximité du lit, au salon ou autre ». Elle s’est même retrouvée à passer des coups de téléphone, à intervalles réguliers, pour savoir si ses bénéficiaires s’hydrataient suffisamment.

L’importance d’un logement bien isolé

Nadine L., 72 ans, habite à Etterbeek. Elle bénéficie d’une aide à la vie journalière d’ASD Bruxelles à raison de deux fois par semaine. Son appartement se situe au rez-de-chaussée, ce qui limite les hausses de température durant la journée. « La chaleur, je l’ai surtout ressentie lorsqu’il fallait sortir de chez moi, pour un rendez-vous médical, pour faire des courses ou toute autre activité ». Lorsqu’on lui demande ce qui est le plus important pour garder un intérieur à bonne température, elle répond sans hésiter : isoler les fenêtres. Une bonne isolation prend plusieurs formes ; double vitrage, volets pour les plus privilégié·es. Et pour les autres, on a pu observer différentes solutions bricolées, comme l’installation de couvertures de survie pour calfeutrer les ouvertures, ou encore le blanc de Meudon[3] appliqué sur les fenêtres.

Des logements en surchauffe, Germaine G.W. en a connu plusieurs : « certaines personnes chez qui je me rends n’avaient même pas de ventilateur… Ils essayaient simplement de se passer un peu d’eau sur le haut du corps à intervalles réguliers ». Une partie des usager·es ne sont pas autonomes pour leur toilette et ne peuvent donc pas se rafraîchir quand bon leur semble, par une douche fraîche. Germaine a proposé d’aller acheter un ventilateur, malheureusement, les rayons étaient vides : « Lorsqu’il y a eu un réassort, la file devant le magasin s’étendait jusqu’au-dehors. J’ai pris mon mal en patience, je savais que le lendemain, tout aurait été vendu ». De retour chez une de ses usagères, elle est accueillie en reine : « elle était tellement contente qu’elle n’arrêtait pas de me remercier ». C’est dans ces moments-là que son travail d’aide-familiale prend tout son sens.

Une partie des usager·es ne sont pas autonomes pour leur toilette et ne peuvent donc pas se rafraîchir quand bon leur semble, par une douche fraîche.

Germaine G. W. – Aide-familiale

Travailler dans des conditions de forte chaleur n’a pas été chose facile. Germaine revient sur un événement qui l’a beaucoup marquée pendant l’été : « Malgré la chaleur, je commence à réchauffer des petites pommes de terre grillées, comme la dame que j’accompagne a l’habitude de les manger. Quand je ressens soudain une sensation de vertige et l’envie de vomir. Je sors discrètement de la pièce pour aller m’asseoir sans l’alerter ». Mais après un appel passé à son bureau, on lui conseille de rentrer chez elle : « En 22 ans de carrière, je n’avais jamais connu un coup de chaleur » conclut-t-elle. 

Un abandon politique

Mi-juillet, on apprend que le gouvernement s’est mis d’accord en Conseil des Ministres et bûche sur un plan « chaleur et santé »… pour 2027 ! En attendant, les recommandations à l’emporte-pièce ne suffiront pas : « manger régulièrement et en quantité suffisante », « ne pas s’exposer au soleil », « éviter les efforts physiques », voire même, comme le conseillait le ministre Théo Francken, « profiter du beau temps pour boire une bière au bord de sa piscine ». No comment. Faute de plan interfédéral, ce sont les mutuelles, les communes et les associations qui se sont retroussé les manches pour soutenir les personnes souffrant de la chaleur. Certaines communes, comme c’est le cas d’Etterbeek ont pris le problème à bras-le-corps. « On a un service qui s’appelle Connect Plus et qui organise l’aide et les activités destinées aux seniors, aux personnes à mobilité réduite et/ou porteuses d’un handicap. Durant la canicule, la commune d’Etterbeek a mis en place un call center, avec les services communaux et des bénévoles », nous informe Nadine L.. Les habitant·es pouvaient s’inscrire au registre « Alerte Chaleur » et une équipe se relayait pour prendre régulièrement des nouvelles de la population vulnérable lors des vagues de chaleur, afin de s’assurer de leur bien-être et de les aider à trouver des solutions face à des difficultés spécifiques liées à la température.

Durant la canicule, la commune a mis en place un call center, avec les services communaux et des bénévoles. On pouvait s’inscrire au registre « Alerte Chaleur »

Nadine L. – Habitante d’Etterbeek

En France, depuis la canicule de 2003, ce système de registre nominatif de personnes vulnérables résidant à domicile a été rendu obligatoire dans toutes les municipalités[4]. Il fonctionne via un système d’inscription pour les personnes de plus de 65 ans, celles de plus de 60 ans inaptes au travail et les personnes en situation de handicap. Si auparavant l’inscription se faisait sur base volontaire, elle est aujourd’hui contrainte par un décret (sauf opposition de la personne concernée). Cet outil d’apparence administrative facilite l’aller-vers et permet une meilleure prise en charge. Ces données chiffrées bénéficient tant à l’identification des besoins des personnes qu’à la coordination des différent·es intervenant·es à domicile.

Si l’intervention au domicile des services d’aides et de soins concerne souvent des personnes âgées dépendantes, les personnes présentant des problèmes de santé psychique ou étant immobilisées temporairement font également appel aux services de l’Aide à la vie journalière. Dans ce contexte, la canicule a isolé un peu plus des personnes déjà mises de côté. Certaines ont même perdu la vie, comme les chiffres le montrent. Selon Be-Momo, le Belgian Mortality Monitoring de Sciensano, entre le 18 juillet et le 3 juillet, la Belgique a enregistré 48% de décès supplémentaires. Dans l’émission Les Clés, la chercheuse et épidémiologiste Natalia Bustos Sierra « La surmortalité durant le mois de juin est extrêmement sévère et touche l’ensemble de la population, sa particularité, c’est qu’elle touche fortement les personnes de moins de 65 ans et les hommes »[5]. L’impact de la chaleur sur le corps humain, c’est l’objet de l’article « Des corps vulnérables » à retrouver sur notre site internet.


[1] Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat

[2] https://climat.be/changements-climatiques/changements-observes/rechauffement-planetaire

[3] Blanc à base de craie qui tire son nom des carrières de Meudon, près de Paris, d’où elle était autrefois extraite.

[4] https://dubasque.org/quand-la-chaleur-devient-une-violence-sociale-canicule-et-vulnerabilites-un-enjeu-de-travail-social/

[5] « L’été brûlant : ce que la chaleur fait à nos corps », Les Clés, La Première, 26/08/2026 https://auvio.rtbf.be/emission/les-cles-27774

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